Aie confiance en moi comme j'ai confiance en toi
Nous nous étonnons peu que la Zadar chrétienne n'ait pas de saints autochtones, que les saints vénérés dans notre ville, comme Anastasie (Stošija), Chrysogone (Kršćevan) et le vieillard Siméon, soient venus d'ailleurs. Le seul reconnu bienheureux par l'Église est Jacques de Zadar, et lui aussi s'est illustré et est mort en Italie, à Bitetto près de Bari. Nous devons donc reconnaître que nous sommes, en un sens, pauvres en saints canonisés par l'Église. Mais quand nous serons dans l'éternité, nous verrons que, dans la longue histoire chrétienne de Zadar, ont vécu une multitude de saintes personnes qui peuvent être pour nous des modèles et des intercesseurs. L'une d'elles est Angelica Salghetti-Drioli, née Isola, sainte femme et mère, ainsi que son époux Frane.
Son portrait est peint dans le chœur, derrière le maître-autel, de l'église Saint-François de Zadar, œuvre monumentale de son époux Frane Salghetti-Drioli, peintre académique et propriétaire d'une distillerie de liqueurs, l'ancêtre de l'actuelle « Maraska ». Les Salghetti sont venus s'installer à Zadar au XVIIIe siècle, et Angelica est née à Novi, près de Gênes.
Elle mourut en couches le 20 septembre 1853 et fut enterrée à Preko, sur l'île d'Ugljan. Frane rencontra sa future épouse par l'intermédiaire de son père, Andrija Isola, qui pratiquait lui aussi la peinture. Nous n'entrerons pas ici dans le détail de sa vie, mais nous nous contenterons d'esquisser brièvement son portrait, profondément empreint d'esprit chrétien. Pour cela, nous nous appuierons sur les lettres qu'elle échangea avec son futur mari au temps de leurs fiançailles. Ces lettres ont heureusement été conservées et publiées. En voici quelques extraits.
Angelica, la fiancée
En signe d'attention, le jeune Frane lui envoya en cadeau un livre, bien qu'ils ne se soient pas encore vus, ce qu'elle interpréta au mieux. « Mais quand je t'ai vu pour la première fois, tes gestes, ta personne, le sérieux qui se lisait sur ton visage, tu m'as fait une impression si profonde que j'ai changé d'avis » écrira-t-elle plus tard dans une lettre. Ce fut un coup de foudre qui ne s'éteindrait plus jusqu'à la fin de leur vie. Comme toute jeune fille, elle était curieuse d'entendre quelle impression elle avait faite sur son jeune homme la première fois qu'il l'avait vue. « Dis-moi, es-tu content, as-tu regretté d'être venu à Gênes, m'as-tu trouvée moins digne d'intérêt que tu ne le pensais ? ... Si tu as découvert en moi un sentiment qui ne te plaît pas, dis-le-moi librement... Quand approchait le jour de notre séparation, j'ai senti combien je t'aime. » Entre les jeunes fiancés se développa une correspondance vivante par laquelle ils dévoilaient leur intériorité et approfondissaient leur amour.
Angelica avait six frères, dont l'un n'avait que huit mois, et elle était l'aînée et la seule fille. Elle était née le 30 octobre 1817 à Novi, près de Gênes. Son père avait servi dans l'armée de Napoléon, et l'un de ses frères, Ulisse, deviendra plus tard amiral de la marine sarde. Dans une lettre de 1841 adressée à son Frane, elle mentionne les conseils que sa mère lui avait donnés avant de mourir. Ils s'étaient profondément gravés dans son cœur, et elle les confie à son fiancé. On y voit que la famille était profondément religieuse. Sa mère lui recommande son cousin Adriano et la prie d'avoir de la patience envers son père, qui n'était pas toujours très attentionné envers elle. « Ma chère Angelica, je suis si triste de te laisser si jeune, mais soumettons-nous aux desseins de Dieu... N'oublie jamais tes devoirs envers Dieu, envers ton prochain et envers toi-même. Ne laisse pas les paroles fausses et vaines dont les gens t'inonderont effacer de ton cœur les sentiments religieux, car alors, dans le malheur, dans la faiblesse et à l'heure de la mort, tu trouveras une grande consolation. Ne te révolte jamais contre le Ciel. Sache que, même si pour nous, mortels, les plus hauts desseins de Dieu sont incompréhensibles, ils sont toujours fondés sur la Justice et la Miséricorde. Ma chère Angelica, je dois aussi te parler de ce que tu n'avais pas besoin de savoir depuis longtemps. Si un jour tu te trouves dans la situation de devoir choisir un fiancé, sois assez scrupuleuse. Une femme sensée et bien élevée doit éviter les pièges que l'on tend à une jeune fille en raison de son inexpérience, et mépriser les discours de flatterie. »
Quand sa mère mourut peu après, alors qu'elle se préparait pour son mariage, son père prit une décision qui nous paraît aujourd'hui incompréhensible : il l'envoya pour un temps dans un couvent de Gênes, non pas pour qu'elle devienne religieuse, mais pour qu'elle réfléchisse bien à son avenir et apprenne les travaux ménagers féminins, ce qui n'était pas rare à l'époque. Elle écrit à son fiancé au sujet de son séjour au couvent : « Peux-tu, un instant, pénétrer dans ce nid sacré, pour voir de tes propres yeux ce que je n'aurais jamais cru si quelqu'un me l'avait dit. Ici, on jouit d'une paix véritable de l'âme et du corps. Il me semble avoir déménagé dans cette grande famille des patriarches de l'Écriture Sainte, où l'on ne connaissait pas le mal, mais seulement le bien. Toutes les sœurs se réjouissent d'une joie angélique, toutes s'aiment comme de chères sœurs. Elles pratiquent toutes les vertus, et je t'assure que le temps que j'ai passé dans ce nid de paix sera utile pour notre avenir. Occupée par divers travaux et par la prière, je m'étonne moi-même de voir avec quelle rapidité passent les heures et les jours. »
Dans la correspondance des jeunes fiancés se révèle un sérieux et une sincérité mûrs, que l'on ne retrouve guère chez les jeunes d'aujourd'hui. « Mon cher Keko (Checco) - comme elle l'appelait affectueusement - aie confiance en moi comme j'ai confiance en toi. Ta Angelica ne vit que pour toi. » Une tante écrivit à son sujet à son père : « Je n'ai jamais douté que Dieu la rendrait heureuse par un bon mari, car je ne connais pas de jeune fille qui le mérite davantage... »
« Je suis désolée, dira-t-elle modestement à son Frane, que ma tante ait une si haute opinion de moi. Je voudrais de tout cœur avoir ne serait-ce qu'un peu de ses vertus pour te rendre le plus heureux possible... Doutes-tu de moi et demandes-tu si je t'aime vraiment ? Ton amour, et le fait que tu souffres à cause de moi, valent mille fois plus que ce que je peux faire pour toi... Si tu as des problèmes, reporte-les sur mes épaules. Je suis bien plus forte que toi et j'ai l'habitude de souffrir davantage. Depuis toute petite, je suis habituée à la douleur et aux épreuves. »
Quand Frane lui écrivait au sujet de diverses difficultés, elle lui répondait par ces mots : « Songe que tout cela, Dieu l'a permis pour notre plus grand bonheur. J'espère que, dans les pires difficultés de la vie, tu trouveras en moi tout l'appui et la consolation qu'un mortel peut offrir... Confie-toi en Dieu... Remets tout à Dieu et tu trouveras une grande consolation. Dans la mesure où Dieu nous envoie des croix, à celui qui se confie en Lui, il donne aussi la force de les porter dignement... Heureux ceux qui sont humiliés, car ils seront élevés aux yeux de Dieu. »
L'éminent Tommaseo, ami des Salghetti, découvrit de première main, à travers les lettres des jeunes fiancés, le cœur grand et pieux d'Angelica. Il écrit : « Il appelle Notre-Dame notre Mère commune et affectueuse, qui nous aime infiniment ». Et elle-même écrira à son bien-aimé : « Je t'assure que j'ai en Elle une confiance totale, et s'il n'en était pas ainsi, je serais malheureuse... Elle nous protège visiblement, je te le dis en toute vérité et j'en ai la preuve ».
La jeune Angelica ne craignait pas les difficultés de la vie et acceptait tout des mains de Dieu. « Les épreuves ne nous manquent pas dans ce monde, mais je suis prête pour toutes les adversités ». Quand elle tomba un peu malade, elle écrit : « Cela me fait du bien d'être un peu malade. C'est pour moi l'occasion de penser au passé et au présent, et en même temps de me fortifier spirituellement »... « Le marin ne se reconnaît que dans la tempête. Tout le monde sait naviguer quand la mer est calme et que le vent souffle en poupe ; en revanche, dans les tempêtes, quand on abandonne le gouvernail à Celui qui gouverne tout et qu'on suit Sa volonté, on arrive au port, et de ceux-là il y en a peu ».
Le jeune peintre Frane était vraiment tombé amoureux de sa fiancée et il lui écrit : « Ma chère Angelica, chaque jour je me persuade davantage que tu sais vraiment aimer... Je vois que Dieu a été trop bon envers moi en me donnant celle que j'ai toujours désirée... J'ai demandé à Dieu de me la donner et il m'a exaucé... Je me confie en Dieu, de qui j'ai reçu, sans le mériter, tant de bienfaits, et mérité peu de peines, et j'espère que notre union sera bientôt bénie.»
Mais à l'horizon de leur amour vinrent s'amonceler quelques nuages. La mère de Frane n'était pas heureuse de cette relation de son fils, car elle avait pour lui un projet différent : d'abord qu'il soit homme d'affaires, et maintenant elle espérait qu'il devienne prêtre, afin d'avoir auprès de lui une vieillesse assurée. Angelica l'apprit, et c'est pourquoi, le 19 septembre 1841, elle écrivit deux lettres, l'une à la mère de Frane, l'autre à son fiancé. « Chère maman, depuis huit ans déjà toutes sortes de malheurs m'accompagnent ; d'abord j'ai perdu ma bonne et chère mère, et c'est pourquoi mon cœur avait besoin de tendresse, j'aspirais à la trouver en vous. Soyez assurée, ma chère maman, que je vous aime et vous respecte, et que je donnerais ma vie pour votre bonheur, comme pour le bonheur de mon cher Keko, votre fils bien-aimé. En voici la preuve... Écoutez, ma chère mère, ce que je vais vous dire : si vous pensez que je suis un obstacle au bonheur de votre fils, je saurai me sacrifier ; bien plus, pour que vous soyez tranquille, je revêtirai l'habit religieux, afin que vous soyez assurée de votre avenir, et si je survis à tout cela, je consacrerai le reste de ma vie à prier pour votre bonheur et celui de votre cher fils, que j'aime et que j'aimerai toujours, dans le ferme espoir de le retrouver comme une sœur retrouve un frère dans cette Patrie où aucun intérêt ne pourra nous séparer ».
Et à son Frane elle écrit : « Si je suis un obstacle à ton bonheur, voici l'occasion de te manifester mes sentiments. Si ton bonheur exige mon propre sacrifice, j'y suis pleinement prête... Que le Ciel te donne une meilleure compagne. Quant à moi, si Dieu me donne encore de vivre, mon désir serait, en pénitence pour mes péchés, de revêtir l'habit religieux, afin que ta mère soit tranquille. Ce n'est encore que peu de chose par rapport à ce que toi tu as fait pour moi, et si je peux faire encore davantage, dis-le-moi... Je te conseille de ne pas t'inquiéter, car par là tu te fais du mal à toi-même. Jésus a porté sa croix sur ses épaules et il est tombé trois fois. Le Cyrénéen l'a aidé à la porter. Nous aussi, nous devons porter notre croix, et c'est le signe que Dieu nous aime ; et ce n'est pas le Cyrénéen qui nous aidera à la porter, mais Jésus-Christ lui-même. »
Angelica et Frane - époux chrétiens
Le père d'Angelica, Andrija, retardait leur mariage à cause de la pauvreté dans laquelle ils vivaient. On fixa finalement la date au 7 novembre 1841, à Gênes.
Le jeune et aisé Frane Salghetti-Drioli, connaissant la pauvreté de la famille Isola, voulut offrir à sa fiancée une robe de mariée somptueuse, ce à quoi elle s'opposa : « Je te suis infiniment reconnaissante pour le cadeau que tu voulais m'offrir, mais j'espère t'être tout aussi chère si je suis vêtue simplement... La seule joie que je désire, c'est toi, toi qui as tant souffert et souffres encore pour moi. La seule chose que je te demande et exige, si tu m'aimes, c'est que tu ne fasses aucune dépense pour moi... Mon père me donnera ce qui est nécessaire et j'en serai satisfaite. »
Et pour donner une idée de sa modestie et de sa pauvreté, que serve aussi ce détail. Près de sa maison vivait une vieille femme, seule et malade. Angelica s'occupait d'elle autant qu'elle le pouvait, car sa mère la lui avait recommandée. Elle la lavait, la changeait et lui apportait à manger. Et juste avant de quitter Gênes, la vieille femme était à l'agonie, et Angelica voulut la préparer pour les derniers sacrements. La vieille femme n'avait plus de chemise convenable pour recevoir le prêtre, alors Angelica lui donna la sienne, sur les deux seules qu'elle possédait encore ; c'est à peine croyable.
Enfin, le jeune couple contracta un mariage chrétien dans la chapelle Saint-Philippe, chez les pères philippins, et scella ainsi leur amour. « Bien qu'en cette saison automnale le temps soit d'ordinaire sombre et nuageux, sur les rivages et les collines de Gênes brillait un soleil comme au mois de mai... et la nature elle-même se réjouissait avec eux » (Tommaseo). C'est exactement ainsi que se sentaient les jeunes fiancés.
Enfin, Frane et Angelica, remplis de contentement intérieur, quittèrent Gênes en passant par Trieste, puis arrivèrent par bateau à Zadar. Frane était un notable de Zadar et continua à fréquenter les gens en vue de la ville et de la province. Il dut, même à contrecœur, assumer la charge de la fabrique et de sa famille, qui allait peu à peu s'agrandir. Absorbé par ses affaires, il put de moins en moins se consacrer à la peinture.
Le père attentionné d'Angelica lui écrira bientôt une lettre où l'on voit que lui aussi était un véritable chrétien ; il lui dit : « Sois toujours persévérante dans ces principes que Dieu a mis dans ton cœur, comme dans une terre qui doit être féconde pour les nouvelles générations. Ne laisse aucune difficulté de la vie t'ébranler. Que Dieu, ton mari et ta maison soient toujours dans tes pensées, et sois assurée que dans l'éternité tu seras bénie ». Angelica était une femme discrète et effacée, qui n'allait que rarement et à contrecœur, quand son mari le lui demandait, aux fêtes ou dans la haute société à laquelle appartenait pourtant sa famille. « Elle ne s'est jamais laissée séduire par la mode, ni par l'envie d'aller au bal, dans le monde ou au théâtre » (Tommaseo)
Son père apprend qu'on attend bientôt un heureux événement chez les Salghetti. Naquit enfin une petite fille, qu'on baptisa Luigina (Luiđina). Mais l'enfant était de faible constitution, et on craignait pour sa vie. Le vieil Andrija écrit pour consoler sa fille Angelica : « Sois toujours persévérante dans la soumission à la volonté de Dieu, même s'il ne t'envoie que des filles... Peut-être veut-il t'épargner quelque amère déconvenue... Tu ne dois pas t'attrister si Dieu veut te priver de ta tendre Luiđina... Ma chère Angelica, si Dieu veut prendre à lui un fruit de ta maternité, c'est à lui qu'il confiera de veiller (comme un ange) sur le reste de ta famille. Tu sais quels détours de la Providence divine ont conduit ma propre famille pour la sauver dans tant de difficultés. Ne le dois-je pas aux âmes qui m'attendent au ciel ?... Si donc quelque malheur doit survenir, si triste soit-il, sois forte, et non une femme faible. »
Luiđina mourut au bout de quelques mois. C'est elle, sur le tableau, la plus petite des fillettes qui, avec ses deux autres sœurs, vient à la rencontre de sa maman qu'un ange conduit au ciel. Frane annonce la triste nouvelle à son beau-père, qui console sa fille Angelica : « Je suis bien triste, car je sais combien cela pèse à un père et à une mère. Mais si l'on compare les plaisirs et les peines passagers de cette terre aux biens de Dieu, à la sainte foi et à ce qui nous assure la vie éternelle, ah, mon Angelica, exulte de joie et remercie Dieu de tout cœur d'avoir été jugée digne d'accepter ce sacrifice... Qui sait, quand cet ange bienheureux paraîtra au ciel, s'il n'obtiendra pas pour toi, pour nous, d'innombrables grâces. Aussi je te prie, te conseille et t'enjoins de te réjouir avec moi dans ton cœur pour un si grand trésor que tu possèdes désormais au ciel. » Le père voit, dans la lettre de Frane, que lui aussi « en bon penseur chrétien accepte la volonté de Dieu au sujet de la bienheureuse Luiđina ». Angelica accepta avec courage et en chrétienne ce sacrifice, comme les suivants du même genre, sans jamais se révolter contre Dieu.
« Elle aimait Dieu par-dessus tout, elle croyait fermement en Lui et se confiait beaucoup en Lui. Elle attachait tant d'importance à la prière qu'elle demanda à son mari de lui aménager une petite chapelle dans la maison, où, loin de tous, elle pourrait épancher ses prières et se donner pleinement à Dieu, afin d'obtenir pour elle-même et sa famille les grâces nécessaires » (N. Tommaseo). C'est là qu'elle trouvait la force véritable dont elle avait besoin pour être ouverte à la vie et pouvoir enfanter et élever de nombreux enfants. Le fait qu'en douze ans de mariage elle mit au monde neuf enfants le confirme. Et le fait qu'elle dut déjà verser tant de larmes est attesté par ceci : après Luiđina, elle perdit encore deux fillettes déjà bien grandies. Avec la quatrième, morte en couches, elle-même s'en ira au ciel. Elle laissa derrière elle cinq enfants vivants, deux garçons et trois filles. Angelica n'a pas vécu dans les nuages ; elle a connu la fragilité de la vie et savait que la vie humaine est un voyage vers l'éternité. Elle a connu la souffrance dans des accouchements difficiles, elle a regardé la mort en face, et c'est pourquoi elle s'était déjà familiarisée avec cette réalité.
Vers le Calvaire
Elle jugeait irréaliste de penser que, pour ses enfants, le père comptait plus qu'elle-même, et elle « désirait ardemment mourir avant son mari ». « Écoute, mon Keko, s'il est vrai que je te suis chère, ne dis jamais que je devrais te survivre, car cela ne peut pas être. Chaque jour, je demande à Dieu avec tant de ferveur cette grâce, et je ne doute pas qu'il me l'accordera, de te donner de nombreuses années et de me laisser mourir avant toi ». Elle pensait à la sécurité matérielle de la famille, et non au besoin des enfants d'être réchauffés par l'amour de leur mère et élevés par sa bonté. Et bien qu'elle fût de six ans plus jeune que son mari, Dieu l'exauça vraiment.
Certaines de ses filles étaient déjà assez grandes pour pouvoir, en cas de décès de leur mère, assumer le rôle de mère et de maîtresse de maison. Cela allait bientôt, quoique de façon inattendue, se produire. Elle portait sous son cœur son neuvième enfant, et le moment de l'accouchement arriva. Nous ne savons pas si ce fut à son domicile ou à l'hôpital ; en tout cas, des complications survinrent lors de l'accouchement, si bien qu'en mettant au monde son dernier enfant, une petite fille, elle perdit la vie, ainsi que celle-ci. Angelica, avec sa petite fille, s'en alla à la rencontre de son Seigneur, qu'elle avait tant aimé. Tout simplement, elle était devenue mûre pour l'éternité. Ici s'accomplit la parole de Dieu tirée du Livre de la Sagesse : « Le juste, même s'il meurt avant l'âge, trouvera le repos. Car la longueur de la vie ne se mesure pas au nombre des années, mais à la sagesse et à la vertu de la vie... Comme il plaisait à Dieu, qui l'a aimé... il l'a pris auprès de lui... Parvenu à la perfection en peu de temps, il a comme rempli de longues années ; et parce que son âme était chère à Dieu, il s'est hâté de l'arracher. » (Sg 4,7-14)
On peut imaginer dans quel chagrin se trouva son mari, qui n'avait d'affinité ni pour les tâches ménagères ni pour l'éducation des enfants. Dans un document, il exprimera ses sentiments de douleur : « Avec toi, dont j'étais indigne de la compagnie, j'ai perdu l'ange visible de ma vie. Sans toi, tout ce qui m'entoure est muet pour mon cœur, habitué à l'harmonie que Dieu, par une pure beauté, avait inscrite en ta personne, et à ton cœur qui inspirait une douceur indicible et le don de souffrir et d'aimer chrétiennement. Pour moi et pour nos enfants, tu étais l'image vivante de la plus grande bonté. Toute tournée vers les tiens, tu étais pour moi une consolation dans la tristesse, un apaisement dans mes emportements, toujours une conseillère avisée. Tu trouvais ton bonheur dans le soin que tu prodiguais à moi, aux enfants et aux plus démunis, joyeuse dans le silence de ta maison, dans la dignité de l'esprit, et non dans les vains divertissements du monde. »
La mort de cette sainte femme d'un artiste connu surprit beaucoup de leurs amis et de notables, et des témoignages de sympathie affluèrent de partout, par écrit, oralement et en vers. Comme les Salghetti possédaient à Preko, sur l'île d'Ugljan, une maison de campagne avec un domaine où la famille passait, surtout l'été, des jours de repos et de détente, monsieur Frane décida qu'Angelica serait aussi enterrée dans le cimetière de cet endroit, non loin de leur maison. Sur les quais de Zadar eut lieu un cortège funèbre grandiose accompagnant la défunte jusqu'au bateau, et une foule du peuple de Dieu l'accompagna jusqu'à son dernier repos terrestre. Les funérailles, suivies d'une multitude de gens, furent conduites par un ami de la famille, professeur à la faculté de théologie de Zadar, Mgr Marko Kalogjera (1018 – 1888), plus tard évêque de Split (1866-1888). Sur sa tombe figure une inscription en italien, que nous traduisons :
ICI REPOSENT LES RESTES DE LA BELLE ET TIMIDE
A N G E L I C A I S O L A
NÉE À NOVI (près de Gênes) 1817.
ÉPOUSE DE FRANE SALGHETTI – DRIOLI
QUI L'EUT ENSUITE PENDANT 12 ANS ET
COMBLÉ PAR DES ENFANTS * AIDÉ PAR SES
CONSEILS * ÉDIFIÉ PAR SES VERTUS
ET COMBLÉ DANS L'AMOUR.
ELLE QUITTA SOUDAINEMENT CETTE TERRE LE 22 SEPTEMBRE 1853.
PLEURÉE PAR TOUS * ÂME VÉRITABLEMENT ANGÉLIQUE
CONTINUE D'EN HAUT À GUIDER TON MALHEUREUX ÉPOUX
QUI NE SE CONSOLERA QUE LE JOUR OÙ TON CORPS, SORTI DE CE CERCUEIL, S'UNIRA À TON ÂME AU CIEL
Le tableau monumental
Combien Frane Salghetti-Drioli tenait à son Angelica, non seulement le beau monument funéraire le montre, mais il eut aussi bientôt l'idée que lui, peintre académique, l'immortaliserait aussi de son pinceau. Cherchant l'emplacement qui conviendrait le mieux pour cela, il s'arrêta dans le chœur de l'église Saint-François de Zadar. Il y avait là une surface vide dans un cadre gothique, sur laquelle Frane, d'abord dans son cœur et son imagination, puis dans la réalité, réalisa une grande composition représentant la mort de son épouse et son élévation au ciel. Tandis qu'elle repose sur son lit funèbre avec sa petite fille, le peintre, avec ses cinq enfants, pleure sa femme et mère. Angelica transfigurée, sa petite fille dans les bras, est portée par un ange vers le ciel où, les bras ouverts, l'attend la Vierge qu'elle avait tant vénérée. Viennent à leur rencontre ses trois anges, ses filles décédées plus tôt, pour que tous ensemble entrent dans la gloire du paradis.
On peut se demander si une telle image, qui représente un destin humain somme toute assez fréquent, a sa place dans l'espace sacré d'une église. Cette question s'était déjà posée lorsque le tableau était en projet. Les autorités ecclésiastiques comme civiles, ayant vu l'esquisse du tableau et sachant de quelle femme il s'agissait, donnèrent leur autorisation écrite pour sa réalisation. La réalisation du tableau, du projet à l'exécution finale, prit assez longtemps, de 1854 à 1861, car le peintre voulut donner le meilleur de lui-même pour honorer sa sainte épouse, mère de nombreux enfants.
Sous le tableau figure une inscription en latin, dont voici la traduction :
« À Angelica Isola, épouse très douce, par ce monument de son art et de son malheur, son époux FRANE SALGHETTI- DRIOLI a voulu laisser un souvenir à la postérité, lui qui, dans la tristesse et les larmes, se retrouva soudain seul avec ses enfants le 20 septembre 1853. Elle vécut 35 ans. Elle fut la consolation et la joie de la maison de son père et de son mari, un modèle de piété, de modestie et de douceur ; elle mérite que tous l'imitent dans l'amour. »
Angelica est vraiment une fleur magnifique dans le jardin des saints de Zadar.
Vous pouvez trouver une biographie plus complète de cette sainte femme dans le livre « Zadarski sveci » (éd. « Benedikta »), du même auteur que cette présentation, fra Stanko Josip Škunca
- Mladen Klanac
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