Il a été mon ange gardien, qui m'a accompagné toute ma vie
Il avait tout dans sa tête et reliait les gens selon une sorte d'intuition qui lui était propre
J'ai senti qu'il voyait plus loin que moi et j'ai décidé de l'écouter
Nous vous présentons le récit de Jere Bilan à propos d'un homme qui, comme peut-être dans votre propre vie, se tient là près de vous, souvent discrètement et presque sans qu'on le remarque, dans les bons comme dans les mauvais moments - et qui se met simplement à votre disposition...
Ange gardien
Je suis né dans une petite ville sur la côte de l'Adriatique. Nous nous connaissions tous, si bien que c'était la coutume que tous les habitants de notre village viennent accompagner les défunts à leur dernière demeure. Cette coutume s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui. C'est probablement une conséquence des mariages entre nous, car chacun est parent de chacun à un degré ou un autre. Venir accompagner les défunts est une marque de considération envers les personnes endeuillées, et témoigne aussi du respect envers le défunt.
Les obsèques
Dans chaque village, il y a des personnes qui aident à organiser les enterrements : elles mettent le défunt dans le cercueil, le portent à bras, le descendent avec une corde dans la tombe, maçonnent avec des briques la niche où le défunt est déposé et couvrent la tombe d'une dalle de marbre. L'habillage du défunt est fait par sa famille, mais cette seconde partie est assurée par des habitants particuliers de notre petite ville. Les personnes qui s'occupent des défunts doivent avoir une distance émotionnelle par rapport au défunt et à sa famille, elles doivent avoir un rapport particulier à la mort, car beaucoup d'entre nous peuvent être brisés par la rencontre avec la mort, par cette prise de conscience de la fugacité sur cette terre et par la compréhension que tout a une fin.
J'ai aussi remarqué les expressions étranges du visage des gens qui faisaient ce travail. Leur visage ne montrait aucune émotion, et ils avaient un teint étrangement gris-jaunâtre. Ce n'étaient pas des professionnels, mais des gens qui, de cette façon, aidaient leur communauté et en retiraient un bon sentiment d'utilité. L'un de ces hommes était Jakov. Son nom de famille était Crnogaća, formé de la combinaison des mots croates crno (noir) et gaće (caleçon) : tous ses grands-pères et arrière-grands-pères, sur des générations, avaient aidé aux ensevelissements, avaient organisé les obsèques des défunts, et tous portaient un caleçon noir. Ce fut d'abord un surnom, puis cela devint un nom de famille.
Cette année-là, j'étais en huitième année d'école primaire. Après les funérailles d'une habitante qui avait vécu 96 ans, Crnogaća m'a demandé :
- Alors, petit, qu'est-ce que tu vas faire après l'école ?
Je lui ai dit :
- À l'école de marine, voilà où j'irai ! Je vais naviguer après le bac.
Il m'a tapoté l'épaule et m'a dit :
- C'est la meilleure chose que tu pouvais faire !
J'ai terminé l'école de marine et je suis parti en mer.
La rencontre
La navigation n'a pas été simple pour moi. La nostalgie me tourmentait. J'étais jeune et ma famille me manquait, ma mère et mon père. Quand je suis rentré chez moi pour la première fois après avoir navigué, j'ai rencontré Crnogaća.
Il m'a demandé :
- Comment ça s'est passé sur le bateau, petit ?
Outre la nostalgie, autre chose me tourmentait. J'étais seul, aussi bien sur le bateau qu'à la maison. Cela me pesait beaucoup. Je pensais que je ne me marierais jamais. Sur le bateau, il n'y a pas de femmes, et quand je revenais dans ma petite ville, je ne me sentais pas très à l'aise en leur compagnie. J'ai décidé de lui dire sincèrement ce que je ressentais :
- Monsieur Crnogaća, tout va bien, mais je n'ai pas de copine. Il y a des femmes dans ces ports-là, mais elles ne m'intéressent pas. Je veux une relation sérieuse et durable.
- Il n'y a aucun problème, répondit-il. Je connais toute la ville, car je fais ce travail depuis des décennies, et je peux t'aider. Je connais plusieurs filles de familles convenables et respectables. Je te recommanderais une fille. Je parlerai avec elle et avec son père.
Après avoir parlé avec Crnogaća, elle a accepté de faire connaissance. Nous nous promenions sur le quai en nous tenant par la main. Le temps a passé et la relation a duré. Nous avons décidé de nous marier. Bien sûr, Crnogaća fut un invité d'honneur au mariage. Il n'avait sur papier aucun nom de personnes désireuses de se rencontrer ; il avait tout dans sa tête et reliait les gens selon une sorte d'intuition qui lui était propre. Cela lui faisait plaisir d'aider les gens, y compris pour les rencontres.
Le lait
Nous avons eu un enfant, une fille nous est née. Cependant, les choses ne se sont pas passées comme nous l'attendions. L'enfant ne voulait pas téter le lait maternel. Elle pleurait et perdait du poids. La situation était très grave et le médecin s'est inquiété. Il nous a dit que l'enfant était allergique à certains composants du lait et ne pouvait pas les digérer, ce qui lui donnait mal au ventre.
J'ai rencontré Crnogaća et je lui ai expliqué de quoi il s'agissait. Il m'a dit de préparer un mélange à parts égales de camomille et de lait de chèvre, avec une cuillère de sucre. Cette recette lui avait été transmise, longtemps auparavant, sur son lit de mort, par une femme qui s'occupait de plantes médicinales. Il ne me restait plus qu'à essayer son conseil. On m'apportait le lait de chèvre d'un village de l'arrière-pays, et j'avais de la camomille séchée à la maison. À ma grande surprise, la petite fille a bu ce breuvage avec avidité et a commencé à prendre du poids.
Après quelques années de navigation, j'ai décidé d'acheter un terrain et de construire une maison. Je pensais la construire dans une vallée. Cependant, Crnogaća m'a dit :
- Ne fais pas ça là. Construis-la sur le flanc de la colline.
- Comment savez-vous cela ?
- Je pratique la radiesthésie, et d'après ce que je sais, ce n'est pas un bon endroit pour construire une maison. Séjourner à des endroits où passent des cours d'eau souterrains peut rendre malade.
Je ne savais pas de quoi il parlait, mais je l'ai écouté.
L'oliveraie
Lors d'un enterrement, il m'a demandé :
- Alors, petit, comment ça va au travail ?
- Ça va bien ! Je gagne bien ma vie, je travaille pour une entreprise étrangère. Mais je ne sais pas où investir mon argent.
- On construit la route côtière de l'Adriatique. La route passera par notre village. Des étrangers viendront aussi, des touristes, qui auront besoin d'un logement et de nourriture. Construis une maison en pierre près de la mer, que tu aménageras comme sont aménagées nos vieilles maisons, avec des volets verts et des tuiles canal sur le toit. Achète une oliveraie près de la mer, car le temps viendra où les oliveraies prendront de la valeur.
J'ai senti qu'il voyait plus loin que moi, et j'ai décidé de l'écouter.
Un jour, un télégramme est arrivé sur le bateau. Ma femme m'a fait savoir que Crnogaća était mort. J'étais triste et affligé. Il m'avait accompagné toute ma vie. Je suis convaincu que les anges gardiens existent. Mon ange gardien était le grand fossoyeur voûté, Crnogaća. Il n'avait rien de particulièrement beau, il n'avait pas d'ailes blanches dans le dos, mais il était mon ange gardien, qui m'a accompagné toute ma vie. Quand on comprend que les anges gardiens existent, la vie nous paraît plus belle, et nous la traversons plus sereins et plus heureux.
- Mladen Klanac
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