J'ai aimé et j'ai travaillé pour tous les hommes. Ma vie est un émerveillement devant tout ce qui, de Dieu, se présente sans cesse à nos yeux.
Bonaventura Duda aimait à se définir lui-même comme un homme de désir. Il fut un homme de désir tout au long de sa vie. Et – à mesure que ses jours passaient – toujours plus intensément. Il s'efforçait sans relâche d'aller à la rencontre de ce désir, de travailler à son accomplissement.
Mais il était tout autant un homme d'enthousiasme. Quand l'un de ses désirs s'accomplissait, quand il se convainquait de la beauté, de la bonté et de la vérité parvenues à maturité dans la vie de quelqu'un, il se réjouissait immensément. Sa joie était vraiment contagieuse. Avec lui, elle entraînait aussi beaucoup de monde autour de lui.
Stjepan Lice, extrait du livre J'ai vécu au temps de frère Bonaventure Duda
Bonaventura Duda a en réalité vécu toute sa vie sans père ni mère. C'est pourquoi il aimait tant la fête de Noël, vivant la Sainte Famille comme la sienne propre : « Voulez-vous bien célébrer Noël ? Trouvez le moyen d'être pour quelqu'un un compagnon de route et de souffrance et, si possible, un consolateur. Ce sera peut-être même par un silence impuissant. Mais si vous le pouvez, trouvez le moyen que ce soit – sans déranger personne – par des actes. »
Antica Duda est tombée enceinte d'un homme qui nous demeure inconnu et a donné naissance à un fils le 14 janvier 1924 à Rijeka, baptisé sous le nom de Roko. Il existe une photographie d'un homme en uniforme d'officier de marine, au dos de laquelle Duda, peu avant sa mort, a écrit d'une main tremblante : « très probablement mon père ». Au plus profond de son être se trouve la douleur de n'avoir pas connu ce père, dont il fut « par hasard » conçu, et dont il gardait jalousement et secrètement la photographie – celle d'un bel homme en tenue d'officier – qu'il tenait souvent entre ses mains : « Je n'ai vu mon père qu'une seule fois, de dos. Ma tante me l'a montré à Rijeka, près des capucins, quand il est passé à côté de nous. »
Dès l'âge de trois mois, il vit avec la sœur de sa mère, Marija, à Krk, et il n'a plus revu sa mère depuis ses sept ans, car, atteinte de phtisie, elle était alitée à l'hôpital deux ans avant sa mort, et lui n'avait pas l'argent pour le voyage afin de lui rendre visite. Elle mourut sans qu'il l'ait revue. Il témoignera plus tard qu'il ne se souvient même pas de son visage, mais seulement de la voix merveilleuse avec laquelle elle lui chantait : « Ma mère a servi dans les hôpitaux de Rijeka, à Sušak, à Zagreb, à Petrinja… jusqu'à ce qu'elle meure en janvier 1934, chez les mêmes religieuses que celles auprès desquelles je me suis moi-même réfugié, au sanatorium de Klenovnik. Elle m'a laissé une belle impression, engagée qu'elle était dans le chant liturgique avec les jeunes filles de Krasa, puis dans une participation vivante à la liturgie dominicale. J'ai choisi le jour de la mort de ma mère pour le grand jour de ma première messe, célébrée à Notre-Dame de Trsat, en l'an de grâce 1950. À de nombreuses reprises je suis allé au cimetière où elle est enterrée, mais pas sur sa tombe. Extrêmement pauvre durant sa vie, elle n'avait pas de tombe propre, et j'ai donc prié devant la croix centrale. Qu'elle se réjouisse dans l'éternité de Dieu. »
Des souvenirs profonds le rattachent à sa tante Marija au temps de sa toute première enfance : « Tante Marija, la sœur de ma mère, fut – par un don de la Providence infinie – ma merveilleuse "mère de substitution". Elle avait pour moi les sentiments les plus profonds, car dès l'âge de trois mois et durant toute mon enfance, elle fut tout pour moi. » Il se souvient qu'à cinq ans, à dos d'âne, il fit un pèlerinage avec tante Marija et sa tante par alliance jusqu'à Gorica, à Notre-Dame de Gorica : « Bien que je vivais pauvre avec ma pauvre tante Marija, je me sentais heureux, très heureux. Cette chrétienne simple et très pieuse est devenue ma véritable mère nourricière. C'était une personne entièrement joyeuse. En elle, j'ai déjà vécu alors la beauté de ce que la foi chrétienne apporte aux consciences et aux vies humaines. Cette bonté et cette harmonie. Oh, c'est divin… Quand je pense maintenant à mon enfance – et il en fut ainsi tout au long de ma vie – j'ai le sentiment d'avoir alors respiré l'air de Dieu, la grâce de Dieu, et que, dans un heureux équilibre entre le dénuement et la séparation d'avec ma mère, j'ai développé spontanément, grâce à tante Marija, mes capacités naturelles et reçu ma première annonce de la foi. L'amour infini, l'esprit de piété et le bon exemple de tante Marija se déversaient dans mon âme. Ma grand-mère connaissait par cœur tous les évangiles dominicaux. Déjà tout petit, à cinq ou six ans, je savais réciter par cœur toute la Passion selon saint Matthieu, ce que je faisais tranquillement et sans malice, même en dehors de l'église. J'écoutais avec toute mon attention, le dimanche des Rameaux, les chanteurs du village chanter la Passion. J'ai emporté avec moi de mon pays natal une âme formée à l'ombre de l'église, mais aussi – car j'étais le plus jeune de la classe, et Sušak est une ville portuaire – toute la capacité de la cire à se laisser façonner en n'importe quelle figure. C'est donc là, déjà dans ma prime enfance, que la main de Dieu m'a offert le don de la proximité. Ce don, je ne l'ai plus jamais laissé s'échapper de mon âme. »
Le désir d'aller à l'école a occupé une place particulière dans son parcours d'enfant : « À cinq ans et demi, je me suis inscrit moi-même à l'école primaire du village de Krasa (1929-1933). Ainsi, de moi-même, sans qu'on me le suggère, je me suis dirigé à cinq ans et demi vers le bâtiment de l'école… l'institutrice Nevenka a senti qu'il ne s'agissait pas d'un désir déraisonnable d'un enfant immature. Au contraire, elle a vu qu'elle avait devant elle un enfant vif et singulier. Elle a vite trouvé le moyen de m'inscrire. C'est ainsi que, dès cinq ans et demi, j'ai commencé mon chemin à l'école. Je sais aujourd'hui que l'âge et la personnalité ne vont pas nécessairement de pair chez tout le monde. J'avais un sentiment intérieur de rapport "adulte" au savoir. Depuis tout petit, j'étais cuppidus scientiae (avide de savoir). Mais, malgré cela, je suis resté un enfant qui aime ses camarades. J'aimais jouer avec eux, sauter, chanter. » Du premier jour d'école et pendant toute sa scolarité, ses notes furent excellentes ; c'était un élève exceptionnellement doué.
Quand sa tante ne put plus payer ses études, elle le confia à une autre tante ; mais dans la Rijeka occupée, Duda, qui vivait dans la partie italienne, fut identifié comme un petit migrant croate et expulsé. Il s'installe à Sušak, vit dans des greniers avec des dockers, déjeune dans un centre d'accueil avec le reste des pauvres ; c'était un enfant qui ne devait compter que sur lui-même. À un moment, sa vie change pourtant. À l'église, il demande à une religieuse la permission de servir la messe, mais elle refuse, jusqu'au jour où, à cause du froid, aucun enfant de chœur ne s'est présenté : sœur Danila cède alors devant l'insistance de Roko et le laisse servir. Cette religieuse devient alors pour lui comme une mère, et il reste deux ans à Sušak : « Sœur Danila, me sentant elle aussi profondément dans son cœur, a fait entrer dans mon âme l'expérience de la disponibilité religieuse à accueillir l'appel de Dieu, davantage par l'exemple d'un service joyeux devant l'autel du Seigneur que par toute forme d'exhortation. »
Il dut pourtant se séparer, dès son jeune âge, de ses deux mères de substitution : « Une merveilleuse proximité intérieure circulait en moi envers ces personnes chères. Pour l'une comme pour l'autre, la douleur de la séparation fut grande dans leur cœur. Mon ouverture à la paternité de Dieu, elle, était plus grande encore. Elles l'ont vu, et ces deux "mères de substitution", toutes deux touchées par Dieu, sont tombées d'accord, après de sincères conversations : "Qu'il parte, au nom de Dieu !" Je sentais un appel profond de Dieu. C'est de là que me venait la force spirituelle. Le courage, au moment de la séparation, me venait de l'intérieur. Je me sentais libre. »
À l'âge de 11 ans, le gardien du couvent l'appelle à venir s'installer au monastère de Varaždin, lui disant qu'il n'est pas obligé de devenir prêtre, mais qu'on lui offrira une scolarité et un toit. Roko accepte avec joie ; il se souvient que des femmes ont rassemblé des vêtements pour lui, afin qu'il ait de quoi emporter, puis il monte dans le train et arrive à Varaždin. À cause de sa pauvreté et de son abandon, une âme humble est toujours restée vivante en lui, ce véritable esprit franciscain.
Saint François et Assise occupent une place particulière dans sa vie : « Mon saint François ? C'est pour moi le médiateur le plus proche de Jésus-Christ, avec Marie, Mère de Jésus, bien sûr. À Assise, je me suis en quelque sorte senti chez moi. Voici qu'il m'arrive, à présent, de rencontrer François. Et voici un petit garçon. Il porte sous le bras une pastèque, bien vivante et bien réelle. Je m'approche de lui, nous engageons la conversation. Comment appelez-vous cela chez vous, une pastèque je veux dire ? Qu'en fera-t-il ? Ce sera leur dîner. Combien sont-ils ? Huit. Que mangeront-ils d'autre ? C'est tout. À cette époque, moi aussi j'étais dans le besoin, pauvre étudiant que j'étais. Et je n'étais pas non plus généreux, j'avais plutôt la main fermée. Pourtant, je trouve cinquante ou cent lires, de quoi payer le tram. Je les lui tends pour du pain. Il est parti en courant, joyeux. J'ai longtemps savouré, par la suite, le regard dont il m'a gratifié. Il revint un an plus tard et témoigna encore : Je descendis à la gare de Santa Maria degli Angeli (…) Mais, plus vite que je ne l'espérais, la nuit tomba. Dans les hameaux, il n'y avait pas encore l'électricité. J'ai perdu mon chemin. J'entendais ici et là des rumeurs dans les maisons. Je m'arrêtai devant l'une d'elles et appelai pour que quelqu'un me montre le chemin (…) Soudain, un petit garçon surgit de la maison et se jette à mon cou : "È lei, padre ! C'est vous, mon père !" Qui l'eût cru, c'était ce même garçon que j'avais rencontré un an auparavant. Il me présenta à ses parents et, joyeux, comme à un vieil ami, m'emmena à Saint-Damien. »
Frère Bonaventura Duda : « Je ne suis jamais tombé amoureux. Mais je me souviens de jeunes filles qui me plaisaient. Tomber amoureux peut être dangereux, tragique, mais peut aussi être utile… »
« J'ai aimé et j'ai travaillé pour tous les hommes. Ma vie est un émerveillement devant tout ce qui, de Dieu, se présente sans cesse à nos yeux. On pourrait résumer toute ma vie ainsi : o quam bona ventura (« quel heureux avènement »). Je sens avant tout que je suis redevable à beaucoup de gens. Je le dirais avec piété : sur le chemin de ma vie, Dieu a envoyé beaucoup de gens qui ont rendu ma vie plus belle, qui m'ont façonné dans le bien, ou du moins dans le mieux... Je pourrais – comme d'une mosaïque – retirer bien des tesselles, des petites cases, dont je reconnais qu'elles sont les leurs, l'influence de telle ou telle chose, voire de telle ou telle personne. ...Et je me suis épris de bien des choses ; et il m'est finalement arrivé de me consacrer à la Bible, de plus près au Nouveau Testament, plus particulièrement encore à saint Paul. Sœur Danila restera dans mon souvenir comme la mère de ma vocation franciscaine et sacerdotale. D'autres personnes en font partie, d'abord ma tante Marija, puis, de Trsat, le père Leonardo Novaković, qui était alors gardien, et dix-sept ans auparavant maître des novices. Et si je voulais dire qui a le plus de mérite, en vérité, je dirais ces trois-là, mais aussi bien d'autres personnes encore. Bien sûr, avant tous et après tous, la grâce de Dieu, qui s'est aussi servie d'eux... Il me revient volontiers à l'âme ces vers : "Il est des lieux secrets en nous - qui vivront à l'avenir... Il faut bien les cacher - le levain de ce qui sera Comme Tin, moi aussi je suis un homme d'avenir !" (Œuvres complètes, XV, 224)
Il se souvient s'être lié d'amitié, pendant la traduction de la Bible, avec Jure Kaštelan, professeur de littérature et poète, et être allé un jour, par le canyon de la rivière Cetina, jusqu'à sa maison natale : « Il était ravi que moi, franciscain et prêtre, aie pu venir voir sa vieille mère, née Mandić, apparentée de loin au bienheureux d'alors, Léopold Mandić. J'ai remarqué que toutes les grandes scènes du monde – l'Université de Zagreb, la réputation dans le cercle littéraire, le poste de lecteur à la Sorbonne à Paris, etc. – ne sont pas capables de toucher un homme comme la rencontre avec sa mère, une personne simple. »
« Je n'ai jamais eu l'intention d'étudier la Bible. D'ailleurs, cette spécialisation ne vient qu'au terme de nombreuses études. De mon temps, on en parlait comme de quelque chose d'inaccessible. Il faut connaître les langues... On m'a envoyé à l'université franciscaine de Rome pour un doctorat en théologie. J'ai soutenu une thèse sur Jean Stojković de Dubrovnik (+1443) et sa doctrine de l'Église au concile de Bâle. Des circonstances heureuses ont poussé mes amis, plus âgés, à me convaincre d'entreprendre alors des études supplémentaires à l'Institut biblique pontifical. Et, comme le disait un de mes professeurs aujourd'hui défunt : »Ça a marché !« Vers 1965, on entendait chez nous, de tous côtés, des voix – je me souviens toujours de ces étonnantes »voix« sur la vie d'Ivanka Arška ! – qui parlaient du besoin d'une Bible. J'éprouvais moi-même le besoin d'une nouvelle traduction, mais pas le moins du monde l'idée d'y participer. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé soudain dans cette tâche. Il fallait tout simplement s'y mettre. À cette époque, Tomislav Ladan disait dans une conversation importante : »Il y a des moments et des circonstances où l'on ne se demande pas si l'on est capable, mais si l'on doit. Et alors il faut s'atteler pour faire les choses comme il se doit.« C'est un peu ainsi que les choses se sont passées jadis avec notre équipe biblique. Et maintenant ? Je voudrais encore tant de choses. Mais je me souviens que, dans mes premières années d'études, j'ai lu dans cette petite encyclopédie croate une sagesse indienne : »Ne laboure pas des champs trop vastes, de peur que tes forces ne s'épuisent !«
« Frère Bonaventura Duda est certainement le franciscain le plus reconnaissable de Croatie, un homme aux dons exceptionnels et à l'ardeur au travail exceptionnelle – franciscain de tout cœur, épris de saint François et du franciscanisme, prédicateur enthousiaste de l'Évangile. Et peut-être encore aujourd'hui le meilleur fils de saint François. Auprès de lui, personne ne se sent petit, négligé, mis à l'écart. C'est compréhensible, car il est toujours le plus petit frère et nous donne à tous le droit d'être, à côté de lui, plus grands et plus importants. Auprès de frère Bonaventure et grâce à lui, nous, franciscains de la province franciscaine croate des saints Cyrille et Méthode, sommes devenus un peu meilleurs et davantage fils de saint François que nous ne l'aurions été sans lui. J'ose dire aussi que les franciscains croates de ces cinquante dernières années portent, plus ou moins visiblement, l'empreinte de son franciscanisme. Ce que mes frères et moi vivons chaque jour, c'est que Bonaventure est avant tout un véritable fils de saint François, et il est donc pour nous, les plus jeunes, un maître d'un franciscanisme réel, durable et fidèle. Son grand âge ne l'a pas éloigné des gens, car il ne veut pas être leur maître, et encore moins leur imposer ses propres positions. C'est un homme qui admire Dieu et les œuvres de Dieu dans les hommes, et c'est pourquoi c'est un homme cher qui est entré dans beaucoup de cœurs – signe que celui qui veut être proche de Dieu est aussi proche de l'homme. La devise de vie de notre frère Bonaventure – qui figure aussi sur son image-souvenir de première messe – est : »Jésus, bonté infinie !« Par ces mots, frère Bonaventure confesse que Jésus-Christ a tracé le chemin de sa vie, et il attribue à Jésus-Christ chacun de ses pas et chacune de ses œuvres, en particulier celles que nous considérons, avec lui, comme des entreprises pour le bien de notre Église nationale : la création de Glas Koncila, la préparation de la Bible et la diffusion de la pensée du deuxième concile du Vatican. Ces œuvres, et bien d'autres encore, frère Bonaventure ne les considère pas comme siennes et ne pense pas qu'elles soient le fruit de son talent et de son travail ; il les attribue à Dieu, de la main duquel il a reçu la vie, tous ses dons et tous les défis de son œuvre créatrice. C'est pourquoi, »Jésus, bonté infinie«, merci de nous avoir donné, à notre fraternité franciscaine, un tel homme et un tel frère, frère Bonaventure. » (frère Željko Železnjak, ministre provincial)
« Pourquoi est-ce que j'insiste tant sur le fait que je suis d'abord un frère ? Eh bien, je dis plus souvent : vous savez, c'est la seule chose que j'ai payée de ma propre personne. Je considère la vie de frère comme une forme de mon christianisme. Il est vrai que j'enseigne aussi en chrétien, du moins je le voudrais. Mais cela est venu plus tard. D'ailleurs, si vous voulez savoir, je suis tombé sur la vie de frère par la pure bonté de Dieu. Un jour, cela m'a plu comme ma forme personnelle d'existence. Et cela s'est passé très tôt, à onze ans. Aujourd'hui encore, j'aime m'asseoir, à Trsat, sous le châtaignier – hélas, il y a maintenant à cet endroit un vilain garage – là où deux vieux frères (Leonard Novaković et Anaklet Zadravec) ont délibéré à mon sujet. Il leur semblait que je pourrais devenir quelque chose... Et plus je grandissais, plus j'ai fait l'expérience qu'il fallait le conquérir et, comme je l'ai dit, le payer de sa personne. En réalité, je me suis racheté moi-même. J'espère que je tiendrai ainsi, que les autres me supporteront, et même me soutiendront... »Ce n'est plus moi, mais la grâce de Dieu en moi«, dirait saint Paul. »
« Notre vocation n'est donc pas de faire vivre l'Évangile seulement dans notre propre vie, mais de faire vivre l'Évangile aussi dans le monde. C'est la vocation du franciscanisme. Puisque l'Évangile a été écrit pour la vie, il n'y a vraiment pas de plus grand service à rendre à Dieu et à l'humanité que le service de l'Évangile, que vivre pour l'Évangile. Mais, de même qu'il y a des gens qui règlent la moitié de leur vie selon la doctrine évangélique et l'autre moitié selon les principes du monde (ils tentent de vivre une double vie !), il y a aussi des gens qui ne donnent qu'une moitié de leur vie à l'Évangile. Ils gardent le reste pour eux, pour l'offrir aux amis de ce monde. Et ils sentent éternellement qu'ils n'ont que la moitié de leur vie – mais pas celle qu'ils ont gardée pour eux, plutôt celle qu'ils ont donnée à l'Évangile. Celui donc qui veut avoir sa vie tout entière, qu'il la donne tout entière à l'Évangile ! Que le levain du saint Évangile fasse donc lever toute la pâte, toute notre vie : que toute notre vie soit selon l'Évangile et se consume tout entière pour l'Évangile ! C'est la pensée ultime de saint François. C'est le sens complet du franciscanisme. Vivre selon l'Évangile et pour l'Évangile ! »
« J'ai toujours aimé les âmes "danieliques", telles que l'ange Gabriel les a nommées, comme celle de Daniel : »... car tu es un homme de désirs«... Vir desideriorum – Homme de désirs, cette expression m'a toujours plu. » Une vie heureuse signifie beaucoup de rêves qui se réalisent l'un après l'autre : « Rêvez donc, mes jeunes amis. Rêvez, comme ont rêvé tous les grands hommes de l'Ancien Testament ! Rêvez comme l'Enfant Jésus dans les bras de Marie ! Et que le Seigneur vous donne, tout au long de votre vie, de réaliser tous vos beaux rêves. C'est ce que j'ai voulu porter en moi et susciter chez les autres. Ma tante me l'a demandé en 1947. La même question. Nous attendions le bateau à Omišalj. Ma tante m'avait élevé depuis tout petit. Je lui dis : "oui, je suis heureux". Et elle : "Tu n'as jamais beaucoup demandé ni rien exigé. Je n'ai jamais levé la main sur toi, car je n'étais pas ta vraie mère. D'ailleurs, je n'en avais pas besoin." Je n'ai jamais été malheureux. J'ai eu des heures difficiles, mais je n'ai pas été malheureux. » Frère Emanuel Hoško ajoute : « Duda a été et est resté un "homme de désirs". Il a réalisé beaucoup de désirs, les siens et ceux des autres. Beaucoup l'ont connu, et innombrables sont ceux qui ont rencontré son œuvre. Puissent ces différentes rencontres les conduire à la même conclusion : un »homme de désirs« est nécessairement un homme impressionné par les besoins de son temps, et qui y répond en transformant les désirs en actes. »
« Il n'a jamais essayé d'être un homme de compromis, et nous avons tous toujours cru en sa bienveillance et en sa compétence hors pair. Il était impossible de le mépriser ou de l'ignorer ; on savait parfaitement ce qu'il pensait – et à quel camp il appartenait – et pourtant il était impossible de le vivre comme un adversaire. Et quand il se taisait, une bonté évangélique transparaissait de lui – sans la moindre complaisance feinte. Que ce soit quand il parle ou quand il écrit – quand il chante ou quand il joue de la musique. Jamais chez lui l'effort de plaire à son interlocuteur, jamais la gêne devant une opinion différente, la sienne ou celle d'autrui. Mais ce n'étaient pas là des compromis qui évitent les conflits, plutôt une main tendue vers l'entente. Et nous nous efforcions régulièrement de comprendre sa position et de reconnaître vite qu'il avait raison – même si nous ne pouvions l'accepter entièrement. Il était important, ici, que sa position, même très critique et sensiblement différente, ne fût pas un point de vue personnel qui fasse de nous des adversaires ou des partisans, mais un regard sur l'état réel des choses, qui pouvait être fort douloureux, sans pour autant être vécu comme hostile. Et jamais, en cela, on ne se sentait vaincu, mais éclairé. Proche et sincère, sans compromis, simple sans simplification. Et sur bien des questions, dans notre milieu, il a toujours été incontournable. » Don Živko Kustić
L'amour de la patrie occupait une place particulière dans sa vie : « En ces temps de guerre difficiles, quand »à nos frontières / et au cœur même de notre belle patrie, / à l'œuvre (est), au repos (est) / un grand et hideux mensonge«, Duda manifeste son immense amour de la patrie par des vers inspirés, prêchant la vérité et l'amour, élevant la voix contre la haine, le mensonge et la destruction. Dans une édition bibliophile, sur fond du Mur de flammes de Željko Lapuh, frère Bonaventure parle de l'amour pour la patrie blessée en ces mots : »Quand donc l'arche de Noé viendra-t-elle de nouveau / se reposer quelque part sur les monts d'Ararat, / ou dans les plaines – ici, chez nous ?« (Mon âme attend, 1991). Le Notre Père de Vukovar de Želimir Ciglar, publié dans le livre Notre Père de Croatie de Đurđica Ivanišević, le touchera profondément ; ce livre s'achève par une postface de Duda où il écrit : Et dans ce refrain que je chantais déjà enfant, petit chantre glagolitique de Krk, à la messe : « Délivre-nous du malin ! » – et de l'inimitié et de l'ennemi – plus je vieillis, plus j'entends l'appel à l'amitié. Que nous soyons amis et devenions dignes d'amis. Le temps est mauvais et tentateur. Dans sa Prière dominicale de l'exilé, Đurđica Ivanišević pressent douloureusement la méchanceté du temps (...) Nous vaincrons l'Ennemi si le mauvais temps nous rapproche davantage, si nous devenons de plus en plus, au moins entre nous, des hommes amis, des hommes tolérants et supportables. Et rien ne pourra nous nuire de la part de l'ennemi aux frontières, si nous sommes amis au moins à l'intérieur de nos propres frontières. »
Il faut aussi mentionner le Vojnikov molitvenik (Livre de prières du soldat), de format et d'aspect modestes, mais à l'époque une réponse pastorale pratique extrêmement importante face au grand stress et au danger de mort dans lequel vivait alors le soldat croate ; fait intéressant aussi, la plupart d'entre eux portaient un chapelet sans connaître presque aucune prière. À la question d'un journaliste lui demandant pourquoi, en préparant ce livre de prières, il avait écrit : « Et je ne prie pas en maudissant / car, quelle prière serait-ce là ! / Je prie pour leur salut et pour le nôtre », il répond : « Et alors, un de vos collègues de Radio Sljeme m'a dit qu'un ami du front lui avait envoyé un exemplaire de ce livre de prières, sur lequel il avait écrit : "Dieu m'aime." Quand un soldat, dans sa tranchée, parvient à la certitude que Dieu l'aime, alors je donnerais tout pour cette lueur d'illumination ! »
Il aimait en général converser avec ceux qui portent une lourde croix dans leur vie : « La croix, c'est avant tout, très souvent, l'homme lui-même pour lui-même. Comme si Dieu ne nous avait créés qu'à moitié. Il a fait don à chacun de nous d'un peu de terre déjà travaillée en nous-mêmes, et il a laissé le reste à notre application, pour que nous la conquérions et la travaillions. La croix, ce sont ensuite pour nous les autres hommes. N'oublions pas que nous sommes, nous aussi, très souvent sans le savoir, une croix pour les autres. C'est pourquoi on trouve, parmi les stations du chemin de croix, une quatrième station : Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix. Porter pour un autre sa croix, ou du moins s'efforcer de n'être une croix pour personne, est un signe de grande humanité. »
J'invoque tes yeux saints, Jésus Crucifié ! Qu'ils me regardent jusqu'au fond de mes profondeurs. Ton regard va plus loin que le regard de ma conscience. Aussi loin que porte ton regard, je t'en prie, pardonne-moi ; je t'en prie, guéris-moi ;
aie pitié de moi et garde-moi par ton œil saint, afin que je marche toujours «devant tes yeux - t'aimant, te servant, me réjouissant de toi et en toi. Bonaventura Duda
« J'ai fait toutes sortes de choses. Je me vois ainsi : ce que j'ai essayé de faire de mieux, ce n'est ni mon travail de professeur, ni mon travail d'écrivain, ni mes prédications, mais mon travail « au parloir » (les salles d'entretien près de l'entrée principale du couvent de Kaptol), en partageant la Parole dans des conversations avec beaucoup de gens, des pauvres et des ignorants jusqu'aux universitaires et aux notables de diverses professions. J'étais un « docteur en tout et n'importe quoi », mais je n'ai pas travaillé n'importe comment. Ma fonction est de donner conseil à l'homme. Je suis souvent dans la salle d'attente ou au parloir, à attendre des inconnus qui viennent chercher un conseil. Il vient toute sorte de gens, petits, ordinaires, grands, savants, malades, en bonne santé... Je les écoute et, si je peux donner un bon conseil, je le donne ; si je ne sais moi-même que dire, alors je dis "la patience est votre salut". Depuis 1950, j'ai prêché avec enthousiasme à la campagne, depuis 1982 à Kaptol. Je prêche aux jeunes le message de Jésus. Je ne suis pas un raseur, je ne prêche pas trop longtemps, un quart d'heure tout au plus. Cela suffit. Je sais faire cela. Je parle de façon logique, courte et claire. Une seule fois j'ai parlé longtemps : à Međugorje, j'ai prêché trois quarts d'heure devant 50 000 personnes. »
Nous terminons avec un poème de Bonaventure Ćuk, qui a marqué tout le parcours franciscain de Duda. Son poème Hoću li i ja u raj, qui n'est pas une question, mais une prière humble et tendre, Duda le retrouvera plus tard et en fera une sorte de devise de vie. À propos de ce poème, qui parle de la fin dernière et de la manière dont il reçut son nom de religion, il témoigne dans le livre Ja Bogu povjerih svoj štap : « Et ce poème m'a profondément apaisé, peut-être le seul, de mon ancien maître, grand philosophe et théologien, mort jeune – comme Jésus, à 33 ans. C'était un franciscain, Bonaventure Ćuk. C'est de lui qu'on m'a donné le nom. Comme cela paraît incroyable et étrange, et pourtant merveilleux. Toi, tu es de toute éternité et pour toute éternité, et moi j'ai commencé dans le temps. Mais depuis que j'ai commencé, tu veux me donner part à ton éternité. Je disais que tu m'avais donné la moitié de ton éternité. Mais l'éternité n'a ni commencement ni fin, et donc pas de moitié non plus ; tout est en un seul instant, et chacun de ses instants est éternité. Pourtant, à la manière humaine, je dis : une moitié. Depuis que j'existe, tu veux que je vive avec toi, en toi. Accorde-moi de mourir dans ta grâce ! » ce qui, en latin, se dit : « Gere curam mei finis ! Prends soin de ma fin terrestre ! »
Écoutons comment Bonaventura Duda le raconte lui-même
Irai-je moi aussi au paradis ?
Irai-je, Seigneur, moi aussi au paradis ?
Je le désire, mais j'ai si peur.
Car là-bas seront gloire et splendeur,
Et moi, je me tiens tout en bas !
Si tu as ne serait-ce qu'un petit coin,
Ce serait déjà beaucoup pour moi.
Je m'y blottirai, sec comme un brin d'osier,
Mon épaule est si étroite.
Je ne ferai d'ombre à personne,
Cela se ferait sans bruit.
Seigneur, ne m'oublie pas,
Si cela te plaît.
Si la présence ne te plaît pas
D'un tel loqueteux,
Laisse-moi au moins, à la porte de ta maison,
Attendre l'un de tes proches.
Que je le prie de prier pour moi.
Et si cela même ne se peut,
J'attendrai quand même en bas,
Ne serait-ce que par convenance !
Et quand entreront ceux à qui c'est donné,
Et qu'il n'y aura plus de place :
Le ciel est petit, mais qu'importe…
Ton cœur est plus grand encore…
- Mladen Klanac
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