Par la musique sacrée, j'ai voulu créer l'expérience de la Jérusalem céleste
«La seule chose pour laquelle je voudrais encore rester sur terre, c'est ceci : servir de porteur ou de médiateur de la joie pour les hommes»
«J'aime les gens, j'aime la vie, le sport, le football en particulier, et je m'en tiens strictement aux règles d'une vie saine… J'ai eu, extérieurement, une vie dynamique, et intérieurement, dans l'âme, paisible, même lorsque j'ai été condamné à mort par fusillade, quand tout me manquait et que je gelais dans les travaux forcés et à l'armée. On me demande pourquoi il en est ainsi, et je réponds : parce que je m'efforce sans cesse de vivre Dieu, parce que j'ai dit 'Adieu' à tout ce qui n'est pas le Christ...»
(fra Ivan Peran, extrait des notes pour son Autobiographie)
Le Serviteur de Dieu fra Ivan Peran est né à Kaštel Stari, le 25 juin 1920, fils unique et, avec trois sœurs, l'aîné des enfants du père Ivan et de la mère Nediljka, née Piljić. Au baptême, il reçut, du nom de son grand-père, le prénom de Srećko - Félicien. Son père Ivan tenait un commerce et voulait que son fils lui succède, mais comme le fils voulait entrer chez les frères, les parents adressèrent une demande au couvent dominicain de Bol. La demande fut refusée, car les fils uniques d'une famille - selon les normes ecclésiastiques de l'époque - ne pouvaient être admis au séminaire. Sur le conseil du curé d'adresser aussi une demande au couvent de Poljud, mais sans mentionner qu'il était fils unique, la demande fut acceptée et Srećko devint candidat franciscain. Enfant, il partit chez les frères à Badija, près de Korčula, où il suivit le lycée classique alors réputé, et il est curieux de noter que l'un des motifs qui le poussèrent à entrer chez les frères fut le football : «Là-bas, on joue au ballon», nota-t-il dans l'un de ses Journaux. Il avait aussi - on le sait - d'autres dispositions pour ce style de jeu, par exemple un don pour la musique. Et cette forme de jeu l'accompagna toute sa vie. Dans sa biographie ultérieure aussi, le jeu est constamment présent. Comment développa-t-il donc cette veine ludique qui était la sienne ?
Sa famille était d'orientation patriote. Le père de famille, Ivan, honnête petit commerçant estimé dans la localité, cultivait tout ce qui touche à l'identité de l'être historique croate. Il ne se distinguait par aucun excès nationaliste, mais parlait à son fils avec fierté des anciens rois croates et d'autres grands noms de l'histoire croate. La mère, croyante très pieuse, portait quant à elle avec la même force cette conscience patriotique. Fra Ivan, dans une note, souligne avec fierté qu'il ne soupçonnait même pas «à quel point sa mère était croate». «Ma mère, je m'en souviens, m'a toujours, dès mon plus jeune âge, parlé avec beaucoup de cœur et de chaleur de saint Joseph. Outre ces 'couronnes' et ces 'louanges', sa veilleuse à huile (note du rédacteur) était, à la maison, incontournable», et lorsqu'approchait un orage avec éclairs, grêle, pluie et tonnerre, «on sonnait saint Joseph, et ma mère appelait : 'Les enfants, prions, saint Joseph sonne.' Saint Joseph, parmi les saints que fra Ivan vénérait particulièrement, resta vivement présent tout au long de son parcours spirituel ultérieur : «Je confie à saint Joseph tout mon état et ma mission».
Une note tirée des 'Souvenirs d'enfance' confirme de façon significative le trait patriotique de Srećko/fra Ivan. Fra Ivan, en effet, se souvient d'un épisode de 1929, alors qu'il avait neuf ans. Un certain Mate, surnommé Gesner, dirigeait la salle de lecture croate de Kaštel Stari. En raison de son importance pour la personnalité de fra Ivan Peran, nous la reproduisons en entier : «Gesner n'était sûrement pas son nom de famille, et je ne sais d'où lui venait ce surnom. Ma scolarité primaire lui est liée… Il dirigeait notre salle de lecture croate à Kaštel Stari. Il la dirigeait, la nettoyait, rangeait les journaux, vendait le soir à boire…, lisait les journaux et nous regardait, nous les plus jeunes, nous exercer aux agrès ; nous étions des 'faucons croates'. Dans cette salle de lecture, je sentais présents aussi bien les Zrinski que Jelačić, Starčević et Radić, et tous ceux que mon père avait coutume de mentionner. J'y vivais dans l'histoire croate. Comme tout cela était proche… et Tomislav, et Krešimir… et tout. Après le 9 janvier 1929, cela disparut, mais je ne permis pas malgré tout que l'on retourne le drapeau tricolore croate que mon père avait placé sur mon petit bateau, celui que nous devions fabriquer comme travail à la maison et apporter à l'école. L'instituteur essaya, le bon monsieur Matas, le directeur essaya aussi, mais 'le petit ne cède pas', racontait-on plus tard avec satisfaction dans notre petite boutique. Et moi, je sentais que je ne pouvais être que Croate. Les instituteurs disaient que peu importait comment le drapeau était placé, puisque nous étions 'un seul peuple'. Si cela n'a pas d'importance, qu'il reste ainsi - conclut 'le petit' -, racontait le maître lui-même.
Nous soulignons aussi la remarque de fra Ivan sur la foi de son père : lorsqu'il partait pour un long voyage, «il partait toujours confessé et communié, et nous, en famille, priions chaque soir pour lui». Quant à sa mère, fra Ivan mentionne dans de nombreuses notes de son Journal sa grande piété. Entre autres, il a noté : «Je me souviens aussi des livres de prières de ma mère… chaque page séparément, et sur presque chacune, deux ou trois saints (images pieuses, note du rédacteur)». La participation immanquable aux célébrations liturgiques et aux dévotions populaires des dimanches et des jours de fête, ainsi que la prière familiale commune - dont le chapelet de la Bienheureuse Vierge Marie - constituaient l'image constante de la foi de la famille d'Ivan et de Doma Peran.
À peine libéré, fra Ivan se rendit au couvent voisin de l'Annonciation de Marie (Ljubljana, «Tromostovje»), chez les franciscains slovènes : «Ils savaient qui j'étais, ils m'attendaient. On raconte que ma mère venait ici régulièrement, pleurait, priait… Elle était, dit-on, comme la vieille Anne qui ne quittait pas le Temple». «Je me souviens de ma mère chaque fois que j'entre dans l'église de l'Annonciation de Marie… Que de prières et de soupirs de ma bonne mère cette église garde-t-elle !». Cette femme simple, de petite taille, la mère de fra Ivan, portait en elle une grande âme: «Ma mère fut ici une mère héroïque : 'Mon fils, si toi tu es tranquille, moi aussi je le suis' - me dit-elle, en me voyant souriant, moi qui étais condamné à mort. Qui sait combien de fois elle s'est agenouillée dans cette église…». Cette relation avec sa mère influença de façon particulière sa dévotion envers la Mère Marie, exprimée d'une manière singulière dans l'un de ses poèmes : 'Nul n'a pu venir à moi, sinon toi, Mère de Dieu. Et tu es entrée, entrée tout entière, lorsque je me suis remis entièrement à toi. Alors, comme un petit enfant, je me suis agenouillé sur ta main et me suis abandonné à ta caresse'. Car, avant la fusillade, qui peut comprendre un fils mieux qu'une mère qui a elle-même vécu la 'fusillade', la crucifixion de son propre fils.
L'amour maternel des jours de prison, fra Ivan l'évoquait avec une émotion particulière : «Chaque fois, je me souviens de mes parents, et surtout de l'amour de ma mère, que ni la pluie, ni l'hiver, ni les refus n'ont pu éteindre lorsque j'étais au bunker», ajoutant, avec un sentiment d'émotion : «Je me souviens de ma mère, trempée de pluie, qui me cherchait à Ljubljana ; trempé aussi le paquet de nourriture qu'elle m'apportait…, on ne la laissait pas arriver jusqu'à moi, j'ai été puni davantage - au bunker sous terre - parce que je n'avais pas voulu révéler et communiquer ce que 'je ne savais pas', et je ne le savais vraiment pas…». Il a laissé aussi ce témoignage d'amour envers sa mère : «On tardait (en prison, note du rédacteur) à nous remettre les paquets, si bien que la précieuse nourriture finissait par s'abîmer. Je me souviens d'avoir mangé un poulet vert - moisi - et je pensais avec quel amour ma mère l'avait préparé et me l'avait envoyé !».
Il fut baptisé dans l'église où se trouve l'autel de saint Félicien (Srećko), le saint dont fra Ivan reçut le nom de baptême Félicien-Srećko. Saint Félicien s'imprima profondément dans la vie de fra Ivan, depuis l'enfance jusqu'à la condamnation à mort, lorsque les parents de fra Ivan, par un vœu, recoururent à saint Félicien, priant pour que leur fils soit délivré de cette condamnation injuste et cruelle. Combien fra Ivan était attaché à ce saint, le montrent, entre autres, les vers que fra Ivan écrivit à Košljun quatre ans avant sa mort, sous le titre Mon hymne à saint Félicien - Félicien-Srećko:
Heureux de nom et de fait, voilà ce que signifient ton nom et ta vie !
De ton autel et de tes reliques,
plus encore : de ton âme dans le sein du Père
toujours plus neuf et renouvelé,
frais et plus frais
rayonne le parfum du Christ.
Oh, que tous puissent l'apercevoir et le trouver !
Prie et obtiens que, sur notre pays et sur toute la Terre,
à cause de la méchanceté humaine, le ciel jamais ne s'assombrisse !
Obtiens que des sorciers rusés ne séduisent pas le monde par de mauvaises histoires ! -
Que ne nous leurrent pas les billets de loterie trompeurs, en papier,
mais qu'à ton image nous soyons heureux et témoins de l'unique bonheur du Christ.
Prie et obtiens que, grâce à nous aussi, les heureux,
tous les hommes, où qu'ils soient, pour tous les hommes, quels qu'ils soient,
deviennent de vrais frères,
afin qu'ils se réjouissent les uns des autres comme se réjouissent, de cœur et d'âme, les vrais frères
de leurs frères en Dieu !
Après avoir terminé l'école primaire, le père de Srećko avait l'intention d'inscrire son fils - unique enfant mâle de la famille - dans une école de commerce. Comme il tenait un commerce, il voulait que son fils lui succède. Cependant, Srećko voulait entrer chez les frères, se faire religieux ; aussi le père Ivan envoya-t-il une demande au séminaire dominicain de Bol, sur l'île de Brač, pour que Srećko soit admis dans leur lycée. La demande fut refusée, avec pour motif que les règlements dominicains interdisaient d'admettre les enfants de parents n'ayant qu'un seul fils.
Devant le désir répété de son fils, le père s'adressa aux franciscains de Poljud, à Split, où les mêmes règles pour les fils uniques étaient également en vigueur, mais aucun franciscain ne s'en souvint ; c'est ainsi que le jeune Srećko Peran, à la fin de l'été 1931, dans sa onzième année, fut admis au séminaire franciscain, c'est-à-dire au petit lycée classique de l'îlot de Badija, près de Korčula.
Dès la deuxième année du lycée de Badija, il commença à s'adonner plus systématiquement au piano et à l'harmonium. Il arriva cette heureuse circonstance que, cette année-là, c'est-à-dire en 1933, vint à Badija comme professeur de musique le frère Bernardin Sokol, déjà connu comme musicien. Pour Srećko, il fut à la fois un modèle élevé et son premier maître de musique: «En troisième année, à Noël, arriva le regretté père B. Sokol, musicien, et il me prit parmi les pianistes et organistes». L'élève, aux côtés de ce grand maître, se consacra avec beaucoup d'enthousiasme à progresser en musique.
Selon les règles franciscaines de l'époque, fra Ivan, en 1936, après avoir terminé la première année du lycée supérieur à Dubrovnik, partit pour son année d'épreuve, le noviciat, sur l'îlot de Košljun, où la Province de Saint-Jérôme avait son noviciat. L'îlot de Košljun, avec son complexe conventuel, dans une crique près de la localité de Punat, sur l'île de Krk, est un lieu d'une rare beauté naturelle et d'une forte empreinte religieuse : «Košljun doit être maison de Dieu et maison de prière, non seulement de nom, mais en réalité ! Et cela doit porter de bons fruits !», ou encore : «Košljun est un foyer auprès duquel les gens doivent se réchauffer !... Chaque rencontre des gens avec nous - et il y en a ici en abondance, aujourd'hui plus de cent personnes ! - doit être pour eux une page ouverte de la Bible, en particulier des Béatitudes !» «Je m'assois dans un coin de la chapelle conventuelle de Košljun, où je me rends chaque jour, et même plusieurs fois par jour… J'ai la Bible sur mes genoux… Parfois je l'ouvre, je lis quelques lignes… Je la referme… Je me laisse aller à la réflexion, à la méditation… à la contemplation. La contemplation est ce qu'il y a de plus facile, de plus doux !» (Extrait des notes pour l'Autobiographie)
Dans les années suivantes, alors que fra Ivan avait déjà 'goûté' à Dubrovnik, à Split et à Zadar, il ne cesse de penser à Košljun, ce qu'il exprime sur différents tons, par exemple lorsqu'il exerçait la charge de provincial : «Quant à Košljun, je l'aime, et si le Seigneur me donnait à prier - je le prierais pour Košljun : 'Seigneur, non pas 12 ans comme jusqu'ici, mais 12x12'». Pour lui, Košljun est un lieu différent, un couvent différent : «Košljun possède ce qu'aucun autre couvent (…). Košljun est pour moi toujours, aujourd'hui encore, un plein 'La Verna', où chaque fois je sens que je dois être meilleur, plus joyeux et plus pieux». De tout ce que Košljun possède, c'est précisément cela - 'être plus joyeux, plus pieux' - qui recèle le secret de la relation entre Košljun et fra Ivan : «Košljun est beau… C'est un plaisir d'être dans sa cellule, un plaisir de prier, un plaisir de se reposer, un plaisir d'être à Košljun… Des problèmes ? Il y en a, mais 'à la košljunaise', ils naissent et disparaissent et cessent ; comme ils sont nés, ainsi ils ont disparu, ainsi ils ont cessé… et Košljun ? - Toujours beau ! - Beau, parce qu'il est saint. Oui, parce qu'il est saint».
En prononçant ses vœux solennels à Split, à Poljud, fra Ivan embrassa pleinement et pour toujours l'ordre franciscain. Ainsi s'acheva également sa première année d'études de théologie, interrompue de force par les circonstances de la guerre. Ainsi fra Ivan, avec ses confrères étudiants, s'avance vers les ordres sacrés. Ayant reçu en juin 1943 le sous-diaconat et le diaconat, et entrant dans la quatrième année d'études théologiques, ses confrères étudiants et lui acquièrent le droit de recevoir l'ordre du presbytérat. Fra Ivan est le plus jeune de ses collègues, et faute d'avoir l'âge canonique requis - il venait tout juste d'avoir 23 ans -, il fallut, selon les normes du droit canonique, solliciter pour lui une dispense pour accéder à l'ordre du presbytérat. La demande fut obtenue par l'intermédiaire de la Congrégation pour les religieux. L'ordination fut conférée par l'évêque de Mostar, Mgr Petar Čule, en l'église des Frères Mineurs de Dubrovnik, le 8 août 1943, en pleines circonstances de guerre.
«Aussitôt après la guerre, en 1946, je suis allé faire mon service militaire à Ljubljana, c'était l'armée régulière, et en 1947, on m'a mis en prison. Pourquoi ? Je vous le dirai en bref : ce pour quoi on m'a condamné, on ne l'a pas écrit dans l'acte d'accusation. Ce qui s'est réellement passé, c'est ceci : j'étais un jeune prêtre, et je ne l'ai jamais caché. Je ne faisais aucune propagande, je m'efforçais d'être un bon soldat, mais les soldats, apprenant mes convictions, commencèrent eux aussi à confesser leurs propres convictions religieuses. Pendant les repas militaires, je me signais, et au bout d'un certain temps, les autres soldats se mirent eux aussi à le faire. De plus, je parlais souvent de la foi à mes camarades, catholiques, mais aussi aux autres ; quand ils avaient un problème, ils venaient d'eux-mêmes me trouver, car je leur inspirais manifestement confiance. Je ne disais toujours qu'une seule chose : la foi est libre selon la Constitution.
De cet état spirituel put naître son désir vif - comme la décision la plus profonde de sa vie - aux heures où il purgeait sa peine de prison : «Pourquoi ai-je désiré la liberté ? Pour que le monde sente le Christ présent. J'ai dit 'Adieu' à tout ce qui n'est pas le Christ» (Journal, 1974.). Le Seigneur a voulu ma vie - une VIE NOUVELLE - pour apporter à quelqu'un la JOIE ! C'est là ma vocation, toujours un appel et un défi nouveaux : pour le Seigneur !» (Journal, 1996.)
Il en a témoigné : «En prison, il m'arrivait de rester à genoux sur le sol pendant 4 heures entières : de 7 heures, quand commençait en ville la première sainte messe, jusqu'à 11 heures, quand se terminait la dernière ! Je restais agenouillé, immobile, les mains jointes, sans un battement de cils et recueilli. J'avais 28, 29, 30 ans. Je ne sentais même pas que cela me fût pénible. Je me disais souvent : 'Si tu étais maintenant à la caserne et que tu devais te tenir AU GARDE-À-VOUS, tu ne te poserais même pas la question, et tu le pourrais'. N'est-ce pas ici DAVANTAGE ?!» (Notes de prison)
Je me souviens qu'en tant que prêtre, je savais parler avec fermeté et dire ce avec quoi je n'étais pas d'accord, chaque fois qu'il était question de sujets religieux. On a essayé de m'incriminer pour ce dont j'avais parlé à l'armée, et je parlais de Dieu, de la foi… Aux objections concernant mes croyances, je répondais simplement que la foi n'était pas interdite selon la Constitution. Cependant, deux ou trois mois à peine après mon arrivée au service militaire à Novo Mesto (Slovénie), la situation commença à changer. Un matin, alors que nous étions tous 'au rassemblement', je fus publiquement mis en cause. On dit qu'il y avait là un curé Peran qui agissait négativement et qui gâchait tout.
Ce fut le commencement. On m'a emmené à Rogatec, près de Ljubljana, où j'étais en détention provisoire. Là, on m'a interrogé : des séances d'audition de 15 heures jusqu'à une heure après minuit. Savelić (le capitaine et les autres), à mon appel à la Constitution, souriait et faisait un geste de la main. Et c'est seulement là que j'ai vu comment on notait tout : quand j'avais parlé, avec qui j'avais parlé, de quoi il avait été question… Dans ce procès truqué (on m'a accusé de vouloir renverser l'État !), on m'a aussi interrogé sur l'archevêque Stepinac : 'Que pensez-vous de lui' ? 'Pour moi, c'est le prêtre le plus exemplaire', ai-je répondu. C'était en 1947. Naturellement, cela aussi contribua à ma 'culpabilité', c'est-à-dire à ma condamnation à mort par fusillade, ensuite commuée, sur grâce venue de Belgrade, en peine de prison.»
Se remémorant plus tard l'interrogatoire et la condamnation à mort, il a noté : «(Cela s'est passé) il y a 26 ans, et j'avais alors 27 ans. J'étais mûr ; j'en suis fier. Je me souviens avoir vraiment tout abandonné : - Des biens ? … pauvre, moyen, aisé ? - Je ne possède rien ! - Rien ?... Comment, rien ?... Et j'ai dû expliquer mes vœux… Je les ai expliqués avec fierté, et le tribunal a consigné ma richesse : 'Ne possède rien.' J'avais toute ma richesse en moi : Dieu ! Et vraiment, j'étais prêt à dire : 'Je vous en prie, ne me bandez pas les yeux. Je pardonne à tous', puis à m'agenouiller et à dire : 'Et Toi, Seigneur, pardonne-moi. Vive le Christ Roi ! Tirez'. Oui ! J'étais innocent, entièrement innocent ; c'était à cause de Toi, Seigneur, et Tu avais dit : Heureux êtes-vous quand on portera contre vous de faux témoignages à cause de moi. Réjouissez-vous, car votre récompense sera grande dans les cieux'. Je goûtais déjà par avance cette récompense, car la condamnation à mort avait été prononcée, et l'on n'attendait plus que la 'décision définitive' en provenance de Belgrade. Ce n'était plus qu'une formalité, tout le monde comptait ainsi, du major juge-président jusqu'à moi. Car toute la culpabilité de toute la 'bande' retombait sur moi ! Pour mes parents et mes sœurs, le deuil ne sera pas facile à porter après moi ; je me souviens que cela seul m'a arraché des larmes, mais un jour viendra, au moins dans les cieux, où cela aussi se changera en joie, et ils seront fiers de leur fils, martyr».
«La seule chose pour laquelle je voudrais encore rester sur terre, c'est ceci : servir de MESSAGER DE LA BONNE NOUVELLE, porteur de joie ou médiateur de joie pour les hommes ; être en quelque sorte un reflet de la bonté de Dieu, dans la patience, dans la compréhension, le pardon, dans un amour sans limites, dans un service sans attendre aucune récompense ; afin qu'en moi les gens sentent Celui qui est proche, présent, parmi eux, parmi nous. C'est pourquoi je dis à tous : 'Aimez Dieu, désirez-le ardemment et confiez-vous en lui' !» (Extrait des notes pour l'Autobiographie et du Journal)
Le chemin spirituel de fra Ivan et la musique vont de pair. Sa passion pour la musique, surtout la musique d'église, était inséparable de sa passion pour la vocation religieuse et sacerdotale. Une de ses phrases dit la profondeur et l'orientation de son activité musicale : «Quand j'entreprends quoi que ce soit (il pense à la musique), je me tais, je me recueille, je regarde le Christ qui est toujours à mes côtés, et je dis : Seigneur, travaillons ! Et que ceux qui vont chanter T'entendent, Toi» ! (Extrait des notes pour l'Autobiographie).
«J'ai voulu et je veux être une HARPE transparente de Dieu, pour qu'à travers moi - transparent, simple et pauvre - l'on voie DIEU et le CIEL, et pour que sur moi - la HARPE - le Seigneur puisse exécuter ses compositions !» (Extrait des notes pour l'Autobiographie)
Le premier souvenir musical qu'il ait gardé, à l'âge de quatre ans, fut «un concert-promenade de la fanfare de Crikvenica» sur le front de mer de Kaštel Stari. Fra Ivan se souvient, depuis sa toute petite enfance, que les enfants de Kaštel Stari, dont il faisait partie, «commençaient à chanter des chants de Noël dans les maisons dès la Sainte-Catherine, c'est-à-dire un mois avant Noël ! Il est significatif que ce soient les mélodies des offices de la Semaine sainte qui soient restées le plus profondément gravées dans sa mémoire. Avec le souvenir des 'crécelles', qui consistaient à «frapper les bancs avec un bâton, tandis que les plus aisés avaient des crécelles à moulinet», fra Ivan témoigne que, enfant, il fut particulièrement frappé par les mélopées du prophète Jérémie : «Ce qui aujourd'hui encore résonne à mes oreilles, c'est la conclusion bouleversante des Lamentations de Jérémie : Jérusalem, Jérusalem, convertis-toi…»
«Où, quand et comment est-ce que je compose ? Toujours et partout. En marchant, en attendant l'autobus, en voyageant en autobus ou en avion… Ces 'Huit messes populaires pour l'année liturgique' (2001.), je les ai composées en marchant dans les bois de Košljun, et celle intitulée 'Petite fleur sur la pelouse', vraiment au milieu d'un tapis de pissenlits sous les oliviers, sur le rivage. Quand j'écrivais l'oratorio 'Apocalypse', une nuit la pluie me réveilla, ah, la pluie ! Voilà l'inspiration pour 'Le Déluge' ! Je me suis levé et j'ai écrit le déluge.
Fra Ivan voit tout le sens de la musique sacrée dans l'expérience des beautés éternelles : «Et de même que tous les arts sont restés sous l'égide d'une seule Muse=Musique, de même ici toutes les joies du paradis se condensent sous la notion de chant=musique. Je me demande : comment peut être cette musique, depuis ce chérubinique et séraphique Saint ! Saint ! Saint!... (cf. Ap 4, 8); Is 6, 3; Ez 10, 12), jusqu'à cette musique infinie aux Noces de l'Agneau ? Je ne sais pas, mais cela ne me trouble pas ; il suffit de constater que tout ce que 'l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme', et 'ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment' (1 Co 2, 9) se cache sous la notion de chant-musique». Il affirme avec conviction - en s'appuyant sur les indications du magistère de l'Église sur la musique sacrée - «que la musique sacrée doit créer l'expérience de la Jérusalem céleste ». Dans la prière sur les offrandes du lundi de la IIe semaine de Pâques, il est dit : 'Reçois, Seigneur, les dons de ton Église qui chante. Tu es la cause d'une si grande joie ; fais qu'elle se change pour nous en joie éternelle'.
«Voilà quarante ans que je fais de l'auto-stop. Bien sûr, je pourrais prendre l'autobus, mais c'est bien plus intéressant ainsi. Le plus curieux, c'est que chaque fois que je pars, j'arrive toujours avant l'autobus, et je fais la connaissance de gens nouveaux, nous bavardons… Je me sers de plusieurs langues, si bien que je n'ai pas de problème, même avec les étrangers. Eux me raccourcissent le chemin, moi je leur raccourcis le temps ! Outre le croate et les langues classiques que j'ai apprises à l'école (le grec et le latin), j'ai aussi appris le français, et plus tard j'ai appris seul l'italien, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, le russe et le slovène.» (Extrait des notes pour l'Autobiographie)
Ce trait significatif de voyageur en auto-stop demeure un sceau particulier et singulier du désir de fra Ivan de vivre de façon extrêmement simple - «comme voyageur et étranger de passage en ce monde», comme aimait à le dire saint François d'Assise (Testament de saint François) - pour témoigner de la foi et évangéliser «à temps et à contretemps» (2 Tm 4, 2). Fra Ivan, religieux toujours vêtu de l'habit franciscain, voyageait obstinément en auto-stop pour plusieurs raisons. En premier lieu, par désir de dépendre de l'aide d'autrui, d'être pauvre, et d'être libre, ce qui fit de lui un voyageur légendaire - le frère auto-stoppeur. Dans une note de son journal, il exprime cette note 'franciscaine' de ses voyages en auto-stop : «Je me demande souvent : Comment les gens vivent-ils la rencontre d'un frère en habit ? Aussi bien sur la route qu'à une conférence ? En observant le frère en habit dans des milieux séculiers, dont il y en eut beaucoup, j'ai fait l'expérience du frère comme de quelqu'un d'actuel, de quelqu'un de désiré ! Il doit en être ainsi, je pense, aussi pour l'auto-stop. Beaucoup m'ont dit qu'ils trouvaient très sympathique de voir un frère faire du stop. En définitive, c'est une demande, une prière, une dépendance envers la bonté du prochain, et pourtant, de notre côté aussi, il y a un don, et abondant ! 'Jamais les gens ne peuvent vous faire autant de bien que vous ne leur en faites', disait saint François» (Journal, 1997.).
Parmi les traits, disons, 'profanes', des Journaux de fra Ivan, il faut signaler particulièrement son intérêt pour le sport, dont il aimait parler, en particulier le football. Il suivait avec vivacité les matchs de football nationaux et internationaux, ainsi que d'autres compétitions sportives. Le jeu fut toujours, pour fra Ivan, une joie, une détente, un exercice pour la santé du corps et de l'âme. Enfant déjà, il s'entraînait au football, et il en joua jusqu'à ses soixante-dix ans, allant assister aux matchs du Hajduk chaque fois que l'occasion s'en présentait.
L'un de ses anciens élèves, qui abandonna plus tard le sacerdoce mais resta lié aux franciscains, se souvient d'un match de football sur le petit terrain en béton près de l'actuel bureau de douane de Zadar, auquel participait aussi fra Ivan : «C'était vers 1977, quand fra Ivo avait près de 60 ans et exerçait la charge de provincial, alors que ses confrères conventuels plus âgés s'étonnaient qu'à cet âge il 'se déchaîne' avec les séminaristes et d'autres jeunes gens. Les équipes de football étaient composées surtout de séminaristes, avec quelque étudiant en théologie ou jeune prêtre récemment ordonné, parmi lesquels se mêlait aussi le vieillard - comme nous, les jeunes, le considérions alors - fra Ivo Peran, et qui plus est provincial. Il m'échut de jouer dans le camp opposé à l'équipe du provincial. Les séminaristes, des deux côtés, jouaient fair-play, respectant l'âge du provincial et sa charge élevée de supérieur (provincial). Pour moi, jeune homme de trente ans, plein d'ardeur sportive, de libido et de muscles puissants, cela semblait ridicule. Sur le terrain, je n'ai eu d'égards ni pour son âge ni pour le fait qu'il fût provincial. Plusieurs fois, dans un contact, j'ai cherché à toucher non le ballon mais sa jambe, dans l'intention d'éprouver sa patience. Il était manifeste que mes coups lui faisaient mal, mais il ne ripostait pas, ne montrait pas qu'il était fâché, ne réclamait pas de faute, sauf une fois où les deux camps virent que je l'avais frappé à la jambe volontairement et fort ; il s'arrêta alors lui aussi, me regarda brièvement dans les yeux et continua à jouer comme si de rien n'était. Après cela, quelqu'un de mon équipe ou de la sienne me reprocha que cela, de ma part, n'était ni sportif ni franciscain, et j'ai cessé mes provocations» (Témoignage sur fra Ivan Peran). Les provocations ont révélé la force spirituelle de fra Ivan, et dans l'âme du provocateur est resté un sentiment de repentir et l'image ineffaçable d'une âme forte.
Authentique en tout et libre d'esprit, il exerça jusqu'au bout sa manière de servir dans la joie, avec un trait prophétique et charismatique. Ce 'style' relativement rare dans l'exercice de la charge de supérieur ne plaisait pas à tous - pas même aux franciscains de sa Province. Bien qu'il ait souvent été perçu comme 'irréaliste', comme quelqu'un qui 'n'est pas sur terre', fra Ivan restait invariablement 'lui-même', c'est-à-dire de Dieu, du Christ, dans la liberté spirituelle, et cela le remplissait sans cesse de joie. Il a noté, avec une allusion candide et pure aux reproches qu'il entendait parfois, ce que la liberté dans l'Esprit donne à l'homme en partage : «On m'en veut de ne pas voir de problèmes et de ne pas avoir de problèmes. On m'en veut de n'être jamais fâché. On m'en veut d'avoir toujours le sourire aux lèvres. On m'en veut quand je constate que tout le monde me veut du bien. On m'en veut quand je dis que le Velebit ou le Lovćen ne m'a même pas laissé lire le journal : ils m'ont entièrement absorbé, et moi, je jouissais de leur compagnie, je répétais 'comme c'est magnifique…', et puis j'ai écrit Louanges du matin (texte poétique de fra Ivan, note du rédacteur). Et quand j'ai écrit cela, alors s'est fait entendre aussi la mer ridée sous le Velebit - le canal montagneux et la surface verdâtre du fjord de Boka Kotorska - puis les arbres se sont mis à parler à leur tour : nus ou couverts de feuilles, puis les pierrailles avec des restes de neige en altitude, puis la tourterelle effrayée qui s'envola, et à tout je dis : Louez le Seigneur et rendez-lui grâce ! - et moi-même je rendais grâce et me réjouissais, et, regardant autour de moi dans l'autobus, je priais pour la foi qui renaît, pour l'espérance qui illumine, pour le repentir que la grâce de l'amour appelle, pour l'amour qui divinise, pour moi-même et pour tous mes compagnons de voyage… On m'en veut quand je dis que le devoir quotidien ne peut se satisfaire de cinq minutes de prière, mais seulement d'une prière incessante… Et on m'en veut, et on m'en veut, … et on m'en veut… Et je sens que je serais malhonnête si je disais que je ne suis pas heureux, si le sourire n'était pas toujours sur mes lèvres, si je devais chanter des lamentations sur des problèmes que je ne vois pas. Alors : on m'en veut de ne pas être malhonnête ? Et comment pourrais-je voir des problèmes, quand le Seigneur me dit : Rejette sur moi tous tes soucis ; soucis, lisez : problèmes ! Et ne serait-ce pas un péché que de ne pas obéir ? Cela ne signifierait-il pas voir dans le Seigneur tout le reste, et ne pas voir ce qu'Il est : l'Amour ? Comment pourrais-je avoir des problèmes, quand Dieu m'aime, et quand il nous aime tous ? Et le seul problème, c'est de ne pas sentir la proximité de l'Amour. Et la seule chose qui doit me guider en tout : rendre visible la proximité de l'Amour. Et c'est ce que je m'efforce de faire par un abandon sincère, simple, enfantin, au sourire de l'Amour ; et je prie pour qu'en moi et par moi se rende visible le sourire céleste de l'Amour».
Notre Ivo - c'est là une vie d'optimisme et d'abandon à Dieu ! Le Seigneur avait creusé un puits profond dans son cœur. De ce puits jaillissaient la joie, la vie, en sortait le chant, en sortait une liturgie permanente. Et ce n'est donc pas étonnant que de sa vibration dans l'abandon à Dieu, dans l'abandon au prochain, envers l'homme, de son émerveillement devant toute vie - celle de la fleur comme celle de l'oiseau, dans cet esprit de saint François - soit née la magnifique et harmonieuse messe dite 'de Peran'. Nous la chantons tous, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Je crois que c'est la messe liturgique la plus spirituelle qui ait été composée chez nous. Dans cette tâche, il faut commencer par les enfants et les jeunes, domaine où il a montré un talent exceptionnel : «Matisse disait : 'Ne passez pas à côté des enfants, car les enfants sont les plus grands artistes ; l'Évangile, quant à lui, nous donne les enfants comme modèles et maîtres. Parmi les enfants à qui j'ai enseigné le chant et la musique pendant plus de cinquante ans, il y a aujourd'hui quelques grands noms comme chanteurs, chanteuses, chefs d'orchestre, compositeurs, pianistes… Beaucoup m'écrivent encore aujourd'hui : 'Les plus beaux instants de la vie et le plus beau chant, ce sont les nombreux motets que nous avons travaillés avec application et exécutés, qui demeurent vraiment une musique éternelle».
«Je suis la bura dans les frondaisons des chênes verts, je suis les vagues du jugo et du mistral, et je pense : mon Dieu, tout cela selon ta sainte volonté ! Et tout cela a son rythme et sa couleur et sa participation et sa collaboration réciproques ! Le grillon chante de manière monotone. J'en entends plusieurs. Rivalisent-ils entre eux ? Sont-ils reliés l'un à l'autre ? Je ne sais, mais je sais qu'ils ont leur tâche, qu'ils accomplissent sans relâche. Et tout cela me parle ! Les épis chantent, et les champs chantent, et les forêts chantent…', ai-je dit, en réponse au salut qu'on m'adressait comme compositeur de cette messe ; et ils chanteront encore quand je serai au-dessus des nuages ; je l'ai senti».
(Extrait des notes pour l'Autobiographie)
- Mladen Klanac
- Affichages : 23






